Pop velours
Flore Laurentienne : L'attention comme acte de résistance
Par Meggie Lennon
À l'heure où tout réclame notre regard, Mathieu David Gagnon propose une autre manière d'habiter le temps. En marge du Festif! de Baie-Saint-Paul, le compositeur derrière Flore Laurentienne réfléchit à l'écoute, au travail manuel, à la vie en région et au pouvoir collectif de la musique.
Il y a quelque chose d'un peu paradoxal à rencontrer Flore Laurentienne au cœur d'un festival. À l'extérieur de la loge, Le Festif! poursuit son effervescence : les équipes s'affairent, la scène se prépare, les derniers ajustements se font avant la balance de son. Le mouvement est constant.
Et pourtant, dès que la conversation s'amorce avec Mathieu David Gagnon, le temps semble changer de rythme.
Depuis ses débuts, Flore Laurentienne occupe une place singulière dans le paysage musical québécois. Ni tout à fait musique classique, ni tout à fait musique contemporaine, son œuvre avance à contre-courant des réflexes de consommation qui façonnent aujourd'hui notre rapport à la culture. Ses longues compositions invitent moins à « entendre » qu'à véritablement écouter. Elles demandent une disponibilité devenue rare.
Sans jamais chercher à théoriser son discours, Mathieu David Gagnon revient toujours au même point : le geste, le faire, la présence.
Une philosophie qui traverse autant sa musique que sa manière de vivre.
Meggie Lennon (ML): Ta musique invite souvent à ralentir, à écouter autrement. Dans une époque où tout va très vite, qu'est-ce que ça signifie, pour toi, être attentif?
« Nous sommes vraiment dans une guerre de l'attention. »
Mathieu David Gagnon (MDG) : Nous sommes vraiment dans une guerre de l'attention. Ça commence avec la publicité dans les rues, puis elle entre dans nos maisons et jusque dans nos poches. Écouter un album au complet, ou simplement prendre le temps d'écouter de la musique dans la durée, c'est devenu moins naturel qu'avant parce qu'on est constamment distraits.
Être attentif, pour moi, c'est réussir à s'arrêter. Être capable de rester assis devant rien, sans être immédiatement sollicité.
ML: Est-ce que c'est quelque chose que tu réussis à faire au quotidien?
MDG: Pas vraiment. Je suis probablement un peu hyperactif.
J'aime construire. Faire des petites cabanes, travailler dehors, entreprendre des projets. J'arrête rarement. Les gens me disent souvent que je devrais composer de la musique de film, mais c'est drôle parce que je regarde très peu de films. Je ne suis pas capable de rester longtemps devant un écran.
Quand j'étais jeune, je préférais aller dehors plutôt que regarder la télévision. Je suis un gosseux. J'aime fabriquer des choses.
Mais je pense aussi que j'ai une très grande capacité de concentration. Écrire de la musique demande une attention extrême. Il faut réussir à entendre les sons dans sa tête, avec les bonnes hauteurs, avant même qu'ils existent.
Être attentif est une immense question. Nous sommes tous distraits à différents degrés. Les téléphones cellulaires rendent simplement beaucoup plus difficile le fait de vivre de longs moments sans interruption.

ML: Tu en as un?
MDG: (Rires.) Oui, bien sûr. J'ai une famille, je travaille, alors j'en ai besoin comme tout le monde.
Le défi aujourd'hui, ce n'est pas d'éliminer complètement ces outils. C'est de réussir, malgré eux, à retrouver des moments où l'on peut réellement s'arrêter.
Les concerts comme derniers lieux d'attention
ML: Tu parlais des distractions. Est-ce que les spectacles deviennent justement des espaces où l'on retrouve cette attention?
MDG: Je pense que oui. C'est pour ça que je trouve intéressante l'idée de certains artistes, Bob Dylan, entre autres, qui interdisent les téléphones pendant leurs concerts.
L'idée, ce n'est pas simplement d'empêcher les gens de filmer. C'est de leur permettre d'être présents.
Parce qu'un spectacle, aujourd'hui, est devenu l'un des rares endroits où des centaines de personnes vivent exactement la même expérience, au même moment.
Avant, c'était peut-être la religion qui réunissait les gens autour d'un même récit collectif. Aujourd'hui, ce sont parfois les concerts.
ML: Il y a quelque chose d'un peu spirituel là-dedans?
MDG: Je parlerais davantage d'un pouvoir collectif. Mais oui... cette expérience commune produit une forme d'élévation. Ça ne s'explique pas complètement, et c'est peut-être justement pour ça qu'elle est si précieuse.
Écouter comme une forme de résistance
ML: En avril dernier, tu disais que l'art est une forme de résistance. En t'écoutant aujourd'hui, je me demande si l'écoute elle-même n'est pas une forme de résistance.
MDG: Oui, absolument. Porter attention à autre chose, aujourd'hui, c'est déjà une forme de résistance.
Quand je disais ça, c'était notamment pour expliquer notre choix d'aller jouer aux États-Unis malgré le contexte. Ne pas y aller aurait été une forme d'abandon. Pas un abandon du public, mais un abandon de ce que la musique peut faire.
Une des fonctions principales de la musique, c'est qu'il n'y a pas de frontières. Il n'y a pas de langue. Il n'y a pas de politique. Tout ce qu'elle peut faire, c'est ramener les gens ensemble dans un but commun.
On traverse une période où l'on est plus divisés que jamais. Pourtant, l'art a souvent été à l'origine de changements sociaux, d'évolutions importantes.
Si on dit : « Non, on ne va pas jouer là pour des raisons politiques », qu'est-ce qu'il va rester? Il va rester des signes de piastre et une pile de factures. Ça va être plate.
« Une des fonctions principales de la musique, c'est qu'il n'y a pas de frontières. »
Construire son studio, construire sa vie
ML: Tu vis maintenant en région. Est-ce que c'est un choix qui t'aide à porter davantage attention au monde qui t'entoure?
MDG: Oui, c'est sûr. J'avais envie d'avoir de l'espace et de la tranquillité.
Au départ, c'était aussi plus abordable que de payer un atelier en plus d'un logement à Montréal. Alors j'ai construit mon studio dans la forêt, moi-même.
ML: Tu l'as vraiment construit toi-même?
MDG: Oui. Et ça aussi, c'est une forme de résistance : apprendre à faire les choses soi-même.
Je n'ai pas de formation en construction, mais je crois sincèrement que, dans la nécessité, tout le monde est capable de se construire un abri. Peut-être que ce ne sera pas parfait, mais si tu as faim, tu vas trouver à manger. Si tu as froid, tu vas trouver une façon de te réchauffer.
On a un peu perdu cette capacité-là. L'argent est devenu central. On a oublié comment faire les choses nous-mêmes. Maintenant, on paie quelqu'un pour tout faire.
J'aime apprendre. J'aime comprendre comment les choses fonctionnent.
Apprendre en faisant
ML: Comment tu apprends? En parlant avec les gens? En regardant des vidéos? En essayant?
MDG: Un peu de tout ça, mais surtout en faisant des erreurs.
Il faut commencer. Il faut essayer. C'est en faisant qu'on se rend compte de ce qui fonctionne ou non, puis on ajuste.
Je demande aussi beaucoup à mes amis. Je vais demander à quelqu'un : « Toi, tu ferais ça comment? » Puis une autre personne va me proposer une autre façon de faire. Après, je fais un mélange de tout ça.
Des fois, ça marche. Des fois, ça ne marche pas. Mais c'est la vie.
« Ça part du geste. Il faut commencer. Il faut essayer. »
La solitude... jamais.
ML: Ça fait quelques années que tu vis là-bas. Est-ce que tu as développé une communauté autour de toi?
MDG: Pas vraiment. Le territoire est très étendu. Ce n'est pas un village où tout le monde se croise, comme à Saint-Élie-de-Caxton, par exemple.
Je peux passer une semaine sans sortir de chez moi.

ML: Tu fais juste gosser?
MDG: (Rires.) Oui. Je vais dans mon studio. Je fais un peu de rénovation. Un peu de jardin.
Je ne m'ennuie jamais.
Aujourd'hui, j'ai une famille, des enfants... mais il y a toujours quelque chose à faire.
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Photos: Ludo Boquel
Merci Le Festif! de Baie-Saint-Paul pour l’invitation et pour ces précieux moments de rencontre. J’en repars avec de belles découvertes, des conversations riches et un immense respect pour le travail derrière ce festival qui place la musique et les liens humains au cœur de l’expérience. J'ai déjà hâte à l'édition 2027.

