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Affaires publiques

Les chiffres nous le prouvent et les balades à pied au centre-ville nous le démontrent : l'itinérance visible a doublé dans les dernières années à Québec. Voir autant de personnes dans la rue nous interpelle. On cherche à comprendre comment elles en sont arrivées là, mais on s’intéresse moins souvent à la façon dont elles tentent de s’en sortir. CKIA vous propose une incursion dans le parcours tumultueux d'un usager de Lauberivière. Après des années de travail, il retrouve enfin un chez-soi. Parce que oui, les belles histoires existent et elles méritent également d'être racontées.

Julie-Anne Perreault

CKIA 88,3 - IJL


Comme plusieurs, Jean, de son nom fictif, réside actuellement à l'hébergement pour hommes de Lauberivière, mais dans les prochaines semaines, il quittera l'établissement pour s'installer dans son propre appartement.


C'est une grande étape pour l'homme de 47 ans, dont le parcours a été semé d'embûches et de malchance. Comme plusieurs, son histoire est complexe et hors norme, mais loin d'être inhabituelle pour ceux qui se retrouvent à la rue.


Ce père de deux enfants et chef-cuisinier de formation cumule plus de 35 ans dans le domaine de la restauration, où il a été amené à travailler en Europe et dans certains restaurants prisés de Québec, à titre de chef exécutif.


Tout ça, c'était avant de perdre pied et de tenter de remonter la pente. L'équivalent, dit-il, de chercher le laissez-passer A-38 dans la Maison des fous. Beaucoup se découragent dans les dédales de ce long labyrinthe administratif. Jean est un autre individu qui est passé entre les mailles du filet, mais que la bonté des gens de Lauberivière a su rattraper.



Photo : Lauberivière est un refuge multiservice situé au centre-ville de Québec, qui œuvre auprès des personnes en situation d'itinérance depuis 1983. Crédits : Julie-Anne Perreault. 


L'événement déclencheur

Pour comprendre comment Jean a atterri à Lauberivière, il faut remonter à une dizaine d'années en arrière, alors qu'il traverse une séparation. Mais cette dernière est particulièrement difficile.


Après plusieurs années de relation amoureuse, marquée par des épisodes de violence verbale et physique, la situation se dégrade.


« Ça a dérapé à un moment donné, c'est sinueux et ça commence tranquillement », avance-t-il.


Avec le recul, Jean dit avoir pris conscience qu’il se considérait comme un homme battu.

« Quand j’ai réalisé que j’étais un homme battu, ça a volé en éclats. Ça a tout explosé. J’ai perdu le contrôle », confie-t-il.


Il avoue que, même s'il avait déjà des enjeux de consommation avant sa séparation, la situation s'est rapidement détériorée. Blessé au travail quelques années auparavant, il avait accès à des médicaments sur ordonnance, hautement addictifs, dont il ne respectait pas la posologie. Une dépendance qui s'est installée lentement et qui a fait des dommages.


« Je consommais beaucoup de stimulants dans ce temps-là  […] et je n'étais pas capable de dire non », ajoute-t-il en précisant qu'il a continué de travailler pendant plusieurs années, blessé et sous l'effet des médicaments.


Aujourd'hui, il ne prend plus d'opioïdes ou d'antidouleurs, mais il éprouve toujours une douleur chronique qui l'empêche de travailler, encore moins de reprendre le travail physique qu'il exerçait auparavant.



Photo : Entre 2017 et 2025, le nombre de nuitées au refuge est passé de 24 808 à 55 406, ce qui représente une augmentation de plus de 123 % (source : Lauberivière). Photo : Julie-Anne Perreault


Dans un local de Lauberivière où il a accepté de nous rencontrer, Jean se remémore toutefois comment cette séparation, jumelée à la consommation, marque un point de rupture dans son parcours.


Un soir, la situation dégénère et des cris inquiètent le voisinage. Jean est arrêté une première fois et mis en état d'arrestation.


« Après ça, fourgon blanc, menottes aux chevilles et aux poignets, et… Orsainville », se remémore celui qui a finalement obtenu une probation de deux ans pour voies de fait simples.


Jean dit avoir pris la décision volontaire de plaider coupable, craignant la complexité du processus judiciaire et refusant d'amener ses enfants en cour pour témoigner contre l'un ou l'autre de leurs parents. Une thérapie fermée lui est ensuite offerte.


« Ça faisait un bout que je voulais mieux aller […] et en thérapie, il y a un déclic qui s'est fait, j'ai pesé sur reset et j'ai mis mon cerveau à off », affirme-t-il.


Jean effectue plusieurs mois de thérapie, au cours desquels sa situation s'améliore et sa vision des choses évolue grandement. Cet équilibre ne dure toutefois pas très longtemps. Il contrevient aux règlements d'un établissement qui l'héberge et se retrouve chez un ami, puis chez sa mère, puis chez un collègue.


« J'étais en hypervigilance et toujours angoissé. Des fois, le 31 à minuit, j'ai rien trouvé, je déménage dans même pas huit heures », se rappelle-t-il. 


Après 11 déménagements et une rechute, il aboutit finalement à la porte de Lauberivière, en plein temps des Fêtes, dans le froid brutal des rues de Québec. « La honte qui est là, la honte est (un terrible) sentiment », ajoute-t-il. 


Comme si son parcours n'était pas assez difficile, Jean se retrouve également à l'hôpital pour une blessure qu'il se fait en tombant sur la chaussée. Celle-ci s'infecte à une vitesse fulgurante, mais il se rend à l'hôpital juste à temps. Il se réveille aux soins intensifs pour ce qui sera plus tard diagnostiqué comme une infection à la bactérie mangeuse de chair qui, traitée trop tard, peut s'avérer mortelle. Son histoire témoigne plus largement des enjeux de santé publique liés aux conditions de vie précaires des personnes en situation d’itinérance.


Après cette triste série d'événements, Jean est admis à l'hébergement pour hommes de Lauberivière, où on lui offre un accompagnement personnalisé qui lui permet aujourd'hui de sortir de la rue et de retourner en appartement.



Photo : En 2025, l'hébergement pour hommes de Lauberivière a enregistré 14 221 nuitées et accueilli 464 hommes différents (source : Lauberivière). Photo : Julie-Anne Perreault


Retrouver l'étincelle

Au-delà de toutes ces expériences, Jean déplore que les préjugés ou les idées préconçues face aux personnes en situation d'itinérance persistent. Selon lui, ce qui est visible au premier plan est loin de refléter le réel travail que ces gens-là font pour s'en sortir.


« Oui, je l'ai échappé, oui, j'ai perdu pied […] mais me ramasser dans la rue, j'aurais jamais pensé ça. J'ai deux beaux enfants, une belle carrière et du jour au lendemain, zéro », affirme celui qui indique avoir fait un énorme travail d'introspection depuis ses premiers moments dans la rue.


« J'ai tout perdu » et personne n'est à l'abri de ça, selon lui.


Il avoue que la chose qu'il a trouvée la plus difficile, c'est de demander de l'aide et de mettre l'ego de côté. Il reconnaît que, s'il pouvait prendre une décision différemment, il demanderait de l'aide beaucoup plus tôt.


« Je me suis reconstruit ici […] j'avais perdu la flamme, et j'ai retrouvé l'étincelle ici », ajoute-t-il au sujet des soins et du service qu'il a reçus à Lauberivière.


Comme bien d'autres avant lui et d'autres à venir, Jean a réussi à s'en sortir, en s'appuyant sur sa volonté personnelle et grâce au travail d'intervenants dévoués, qui ont su lui offrir le temps et l'espace nécessaires pour se recentrer.



Photo : Julie-Anne Perreault. 


Aujourd'hui, l'ex-chef cuisinier donne de son temps à la cuisine de Lauberivière, à titre de bénévole, et s'implique dans la vie commune de l'établissement. Il dit avoir retrouvé l'envie de cuisiner. Il compte aussi sur un réseau d'amis fidèles, formé des gens qu'il a rencontrés sur place ou dans les rues de Québec. Sa fille, à qui l'établissement du centre-ville a chaleureusement ouvert ses portes, lui rend visite tous les jours. Elle emménage d'ailleurs avec lui dans son prochain appartement.


« On peut s'en sortir. C'est pas facile, mais on peut s'en sortir. »

Jean, résident de Québec et usager de Lauberivière


Même s'il préfère vivre un jour à la fois, il constate tout de même s'être trouvé « un rôle » dans la gestion des conflits et dans le communautaire et affirme qu'il continuera de graviter autour de ce lieu qui l'a tant aidé.


Qui sait, peut-être qu'un jour, au moment où un individu au parcours semé d'épreuves comme le sien viendra cogner à la porte de Lauberivière, Jean saura l'aider à franchir le seuil et à trouver l'aide dont il a besoin. 


 
 

Émiss
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